Extrait N°3 Le dernier jour



« Le moment présent a un avantage sur tous les autres:
Il nous appartient. »
Citation de Charles Caleb Colton

Ce matin du vendredi 29 avril 1988, je devais partir pour Troyes, une ville à soixante kilomètres de chez moi. J’étais ravi, car non seulement c’était la fin de la semaine, mais elle s’achevait de manière inhabituelle. En effet, en  ce vendredi, je n’allais pas au travail. Je me rendais à un stage de gestion d’économat, dans le cadre de mon job. J’étais cuisinier dans un institut médico-éducatif depuis cinq ans. 
À mon travail, tout le monde appelait mon patron par son prénom, Maurice. C’était un homme d’une trentaine d’années, avec des airs du célèbre chanteur du groupe de rock ZZ Top. Plutôt bien pourvu du côté capillaire. Sous ses airs autoritaires se cachait un homme humain pour qui j’avais beaucoup de respect. Comme il détestait le gaspillage, il nous parlait souvent de budget à ne pas dépasser, de ratios. Mais cela ne me dérangeait pas, ses idées rejoignaient les miennes. Je pensais également que c’était important pour le bon fonctionnement de l’entreprise et que chacun devait y mettre du sien. Pour ma part, j’avais un poste budgétisé, donc je me sentais d’autant plus concerné.

Le château de Puellemontier (52)
 J’aimais beaucoup l’endroit où je travaillais. C’était un superbe château du XVIIe siècle au toit d’ardoise que le temps avait soigneusement décoloré. Le crépi à l’ancienne, d’un joli vieux rose, s’effritait à certains endroits. La grande cour d’honneur était ornée de fleurs multicolores que les élèves avaient plantées. Une belle glycine entourait l’entrée des bureaux. J’aimais tout particulièrement le vieux pont de bois et le bruit que faisaient les voitures lorsqu’elles le franchissaient, pour se rendre vers le parking principal situé derrière le château. Maurice faisait tout son possible pour le rénover, les travaux avançaient petit à petit, au fil des années, et surtout en fonction des fonds qu’il touchait. Cette noble demeure et son parc pourvu d’arbres centenaires accueillaient cent cinquante personnes, dont une cinquantaine de salariés. J’avais de bonnes relations avec tout le monde en général. Je gâtais souvent les secrétaires en leur préparant de temps en temps des petits gâteaux pour leur quatre-heures.

Rose-Marie dit Rosette.
 J’avais un petit penchant pour la collègue qui travaillait avec moi en cuisine, une dame de cinquante-huit ans que l’on surnommait Rosette. Je prenais soin d’elle et elle me le rendait bien. Nous étions vraiment très proches. Elle connaissait mon goût immodéré pour les petits suisses aux fruits, Petit Gervais pour ne pas les citer. Il n’était pas rare qu’elle m’en apporte.On buvait souvent le café vers 10 heures, d’autres collègues nous rejoignaient de temps en temps. Tout le monde savait que la cuisine était un point de rendez-vous, même le boss se joignait à nous. 
Rosette était très farceuse avec tout le monde, toujours de bonne humeur. Quand elle ne parlait pas, on se posait des questions… Je me souviens d’une anecdote la concernant : parfois, je sautais à pieds joints au-dessus d'une table des cuisines ; elle n’aimait pas, de peur que je me fasse mal en retombant.
 Elle me grondait tout en me disant:
— « Profite de tes jambes tant que tu peux !
— C’est sûr que tu ne peux pas en faire autant ! Répondais-je avec ironie.
— Ah ! Sale gosse, on n’a pas le même âge… Tu verras bien quand tu auras le mien ! » Me rétorquait-elle avec le sourire.
La discussion se terminait bien souvent par un petit bisou et toujours dans la bonne humeur ! On partait habituellement du travail ensemble. On papotait quand le temps nous le permettait sur le parking de l’établissement, et quand elle me voyait partir avec ma moto, elle me faisait part de son inquiétude.
— « Tu me fais peur mon gamin avec cet engin, revends-moi ça ! »
Encore aujourd'hui, je la vois en train de me lancer cette petite phrase et j'y pense souvent.

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