Etrait de mon livre. Un regard triste

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Il n’y a pas besoin de frapper pour faire du mal,
un regard est parfois suffisant !

Après la séance de kiné ce lundi vers 18 heures, j’attendais la visite de mon père. Il devait venir accompagner de son frère Michel et de sa femme, ma tante Mattéa. Je ne tenais pas à les recevoir dans ma chambre comme à l’accoutumée, mais plutôt à l’extérieur. Devant l’hôpital, il y avait un petit endroit où les patients pouvaient venir prendre l’air. Et en cette journée si ensoleillée, j’ai eu envie de profiter de la douceur de cette fin d’après-midi et de cette belle lumière qui me manquait tant, moi qui passais le plus clair de mon temps sous les éclairages artificiels des sous-sols.

Je me suis retrouvé dans le hall d’entrée, mettant toute mon énergie et ma concentration à faire avancer mon engin à roulettes. Chaque mètre parcouru était ponctué d’arrêts pour reprendre mon souffle. Pour moi, ces quelques mètres représentaient un marathon. J’étais tellement absorbé par mes efforts, que je n’ai pas senti les regards posés sur moi. Celui de mon père était cependant si pesant que j’ai fini par lever la tête. Je n’ai pas réussi à lui sourire ni même à lui parler, tant sa tristesse était manifeste. En dépit du passage du temps et des progrès accomplis, son chagrin ne s’apaisait pas. Son regard m’était si insupportable que j’ai finalement détourné les yeux pour ne pas pleurer. Michel a commencé à parler de choses et d’autres pour effacer la triste atmosphère qui s’était installée.

            Pendant au moins une demi-heure, mon père n’a pas décroché le moindre mot, il restait silencieux, son regard était vide et surtout exprimait beaucoup de mélancolie. Il était inconsolable de me voir dans cet état. C’était la première fois qu’il me voyait en fauteuil roulant. Le contexte était un peu morose pour cette première.
            C’était vraiment un choc pour lui. Il s’est finalement ressaisi et m’a posé des questions d’une voix fluette. Nous sommes partis boire un verre à la cafétéria de l’hôpital, l’ambiance s’est un peu détendue. Le temps est passé relativement vite, c’était bientôt l’heure de manger, mon père a proposé de me remonter dans ma chambre. Nous étions là, père et fils, ensemble avec ce maudit fauteuil. Il est reparti le cœur empli de chagrin. Cela me faisait mal de voir les miens souffrir ainsi, je me sentais coupable d’avoir provoqué ce séisme de douleur qu’ils subissaient.
On ne peut imaginer, jusqu'à quelle violence peut aller le désarroi tant qu’on ne l'a pas vécu. J’avais le moral en berne. Je souffrais beaucoup pour eux, je ne supportais pas de les voir ainsi. Psychologiquement, cela me perturbait énormément.

Cet établissement me faisait penser à un hôpital militaire, où l’on accueille de grands mutilés de guerre. Combien d’hommes et de femmes étaient passés ici ? Dans cette maison remplie de fantassins, chacun accomplissait un travail de forcené en gravissant chaque palier poussivement, pour, tout comme moi, vouloir remporter cette victoire.

À chaque marche franchie, mon regard, mon esprit changeait. Plus haut se trouvaient ceux que je jalousais et plus bas ceux que je narguais. Lorsque je voyais un unijambiste qui malgré tout se tenait debout, cela déclenchait en moi la convoitise, augmentant ma désolation et entraînant les pires pensées dans mon esprit : l’envie de voir tomber cette personne. Ce sentiment d’hostilité augmentait ma souffrance psychique.
En revanche, observez les personnes paralysées, celles qui ne marcheraient plus jamais m’aidaient à supporter mon sort. Je pensais souvent à l’adage « pour accepter son malheur, il faut se dire qu’il y a plus malheureux que soit ». Je me réjouissais ainsi de la malchance de certains et enviais le bonheur des autres.
Mais tout ceci ne me ressemblait pas, je n’étais pas cet Antoine-là. Toutes ces pensées me donnaient la nausée.
Je ne veux pas vous raconter mes séances quotidiennes de kiné, car cela serait ennuyeux. Je peux seulement dire que pendant ces trois bons mois, j’ai passé le plus clair de mon temps à travailler des postures, recevoir des massages et faire un travail de musculation. Tous mes muscles y passaient, Dominique alternait semaine après semaine les membres inférieurs et supérieurs. Certains me faisaient plus mal que d’autres. Dominique me disait souvent :
« J’aime quand ça fait mal, c’est qu’il y a de la vie. »
J’étais volontaire et prêt à tout pour m’en sortir. Mon kiné me boostait beaucoup. Tout ce petit monde médical était bien présent aussi pour moi, pour me faire plus ou moins avaler la pilule.
 Il ne fallait pas craquer quand rien n’allait plus. Bien au contraire, c’était à ce moment-là qu’il me fallait plus d’énergie et que je devais essayer de reprendre courage pour parcourir jusqu’au bout le gigantesque chemin déjà bien entamé. C’était sûr, je ne ressortirais pas de cet hôpital libéré, mais le corps fragilisé par ce passage, le retour à l’état initial était quasi impensable.


« Il n'y a point de bonheur sans courage, ni de vertu sans combat. »
De Jean-Jacques Rousseau 

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