Toujours dans ma
cuisine, café avalé, j’ai foncé dans la salle de bains. J’en suis ressorti
frais et rasé. Le rasage était pour moi une corvée à laquelle je dérogeais
certains jours. Avoir une légère barbe me donnait une certaine virilité et une
maturité qui me plaisaient ! La journée promettait d’être très ensoleillée.
J’ai pris mon blouson, mes gants et mon casque pour rejoindre ma Yamaha 750 XJ
rouge. Elle était reluisante, j’avais pris soin de la laver quelques jours
auparavant. Je l’ai sortie et démarrée pour la faire chauffer. J’adorais le
bruit de cette bécane…
J’ai donné quelques petites accélérations,
histoire de réveiller les dormeurs du quartier. Mais au moment de grimper
dessus, une sensation de peur m’a envahi sans aucune raison. Était-ce un
pressentiment ? En reprenant mes
esprits, je me suis senti ridicule, puéril devant cette machine. Je coupai
alors le moteur, me donnant des raisons concrètes de ne pas la prendre : le
manque d’essence et l’absence de temps pour en reprendre. J’ai retiré les clés
du contact et ôté tous les accessoires de protection. J’ai décidé de me rendre
à mon stage en voiture. Je suis ainsi monté dans mon Autobianchi, direction
Troyes, en quatre roues !
Ma voiture était rouge elle aussi. J’en étais
certes un peu moins fier que de ma moto, c’était un pot de yaourt pour
certains ! Je voyais surtout son côté pratique : elle ne me coûtait
pas cher, sa consommation étant plutôt faible, je m’en tirais bien au niveau de
l’assurance, et surtout cela me permettait de garder ma Yamaha. La route s’offrait
à moi. Les premières lueurs de l’aurore donnaient une ambiance de départ en
vacances.
La musique du groupe Téléphone, dont j’étais fan depuis plusieurs
années, résonnait à tue-tête dans l’habitacle. Je l’accompagnais
en chantant, plutôt faux d’ailleurs. Histoire de me faire plaisir, j’ai mis le
pied au plancher, sentant en moi l’adrénaline monter, cette douce sensation que
procure la vitesse.
Je n'avais
pas de temps à perdre, car l’endroit m’était inconnu, et j’avais du mal à me
repérer dans l’espace. Tel un GPS sans satellite. Après quelques demi-tours et
quelques renseignements glanés à des quidams, je suis enfin arrivé à
destination. Ouf ! Je n’avais plus qu’à sortir des feuilles, un stylo et à
prendre des notes. La journée s’est écoulée relativement vite. J’en avais plein
la tête, mais tout cela s’avérait très captivant. J’avais beaucoup appris et noté plein de conseils techniques. Finalement,
j’aurais apprécié effectuer ce genre de stage plus fréquemment. J’aimais assez m’enrichir, me
perfectionner dans mon métier, progresser dans mon savoir-faire. Cette
expérience m’avait permis non seulement de me familiariser avec l'univers
professionnel et de mettre en application mes connaissances, mais aussi de
valider un projet au sein de mon établissement ou encore de prendre des
contacts pour me constituer un réseau professionnel. Avant de nous laisser partir,
les enseignants nous ont fait un débriefing, afin de tirer le meilleur de ce
stage.
Il était 17 heures
quand j’ai quitté Troyes. Le trafic était dense, c’était le début du week-end. Quel
dommage de ne pas être à moto ! J’aurais pu doubler plus aisément, rouler
un peu plus vite. En voiture, j’étais plus ou moins obligé de suivre le rythme,
bien que ce soit peut-être plus prudent. Le soleil inondait la route et la
chaleur devenait écrasante dans ma petite auto dépourvue de climatisation.
J’ai baissé les
fenêtres et ouvert le toit en grand pour rendre l’air plus respirable. Les
courants d’air se sont engouffrés dans ma voiture, me donnant une sensation de
liberté, qui s’apparentait à celle que l’on ressent à moto. La musique
braillait à la radio, les tubes des années 80 s’enchaînaient ; je les accompagnais
en chantant toujours aussi faux.
Aux abords de
mon village, j’ai croisé des connaissances, nous nous sommes salués d’un signe
de la main. J’avais hâte d’arriver et d’enfourcher ma bécane pour faire une
petite balade, histoire de décompresser un peu. J’étais un peu excité par cette
perspective. Enfin parvenu à la maison, j’ai échangé quelques mots avec mon
père tout juste rentré du travail:
—
« Tu ne devais pas partir à moto ce matin ?
Je lui répondis brièvement :
—
Non, j’ai bien réfléchi et j’ai fini par prendre ma voiture. »
Surpris par ce
changement d’habitude, j’ai deviné une pointe d’inquiétude dans son regard. Pour
le tranquilliser, j’ai évoqué un manque d’essence.
Nous avons
ensuite parlé de tout et de rien, de ma journée de stage, des choses que
j’avais à faire ce week-end-là. Durant
la conversation, le téléphone a sonné. Sachant que les appels m’étaient bien
souvent destinés, mon père n’a pas pris la peine de décrocher. Effectivement, c’était
Delphine, une amie qui appelait pour prendre de mes nouvelles. Je lui ai proposé
de poursuivre la discussion devant un café chez moi vers 19 heures. Cette
camarade d’enfance, aux cheveux châtain clair, arborait une coupe à la garçonne,
qui lui donnait un air androgyne.
Elle était
souvent vêtue d’un jean et d’une paire de baskets. Passionnée comme moi de moto,
c’était elle d’ailleurs, qui m’avait offert mon casque. Nous partagions toujours
de bons moments ensemble lors de nos retrouvailles, que ce soit au judo ou dans
la vie de tous les jours. Ses parents nous accueillaient régulièrement, ils
étaient appréciés, connus et reconnus dans le village pour leur bienveillance. Nous
étions nombreux à surnommer sa mère « Tata Yoyo », car elle se
prénommait Yolande. C’est une femme remarquable.
L’horloge
affichait 18 h 45. Ce n’était ni la venue imminente de mon amie, ni
la peur inexpliquée de ce matin qui allait m’empêcher de faire cette balade à
moto tant attendue. Prêt à partir, j’aperçus une Renault Fuego bleue se garer
en face de la maison. C’était mon oncle Michel qui venait boire une bière chez
son frère après son travail. Je suis descendu de moto pour le saluer ; c’est
un homme que j’aimais beaucoup, il était très gentil avec nous tous. Lorsqu’il
m’embrassé, il profitait de ce bref moment pour me piquer avec sa barbe.
M’entendre râler: « Aïe, ça pique ! » c’était son petit plaisir
habituel. Malheureusement je ne me suis pas éternisé avec lui, une virée à deux
roues m’attendait avant l’arrivée de Delphine.
Dans la
précipitation, j’avais remis mon casque sans l’attacher.



Commentaires
Enregistrer un commentaire