La fatigue m’envahissait, je sombrais doucement. Les voix
me paraissaient de plus en plus lointaines. Un brouillard voilait mes yeux. Ce
n’était pas l’éclat de la lumière qui se ternissait, mais mes yeux qui ne
voulaient plus voir, comme dans un dernier souffle. Je fuguais mon corps
meurtri, je fuguais ma vie.
La sirène des pompiers m’a sorti de ma douce torpeur et mit
fin à mon interminable attente. C’était une bouffée d’espoir. Un soulagement. La
petite foule s’était écartée pour laisser place aux secours. Dédé, enfin présent,
m’a posé quelques questions futiles, pour savoir dans quel état de conscience
je me trouvais. Il me parlait beaucoup pour me tranquilliser. Pendant ce temps,
ses collègues ont doucement retiré mes chaussures et mes chaussettes, tout en
prenant soin de me maintenir dans la position dans laquelle je me trouvais depuis
la chute.
Malgré les propos réconfortants d’André, le désarroi
montait en moi, les larmes ont jailli. Je venais de me rendre compte de la
gravité de mon accident.
Ces pompiers, des hommes remplis de délicatesse, ont
opéré en silence, chaque geste était précis et chacun avait un rôle bien
déterminé. Dans cette caserne, il n’y avait que des pompiers volontaires. Tous
avaient un métier et devaient le quitter parfois pour intervenir sur le terrain.
J’admire leur volonté, leur courage, leur sang-froid et leur détermination à sauver
des vies.
Le chef
de corps est intervenu, me disant qu’il ne fallait pas que je m’inquiète et
surtout n’opposer aucune résistance. Ils avaient la situation bien en main,
mais devaient prendre un maximum de précautions pour réussir à me déplacer. La
tâche allait être délicate.
Mon regard était plongé vers un horizon d’un monde
oublié, je regardais sans voir, et je pensais sans réfléchir, je n’écoutais que
le murmure des hommes du feu agenouillés à mes côtés. J’avais oublié mon corps,
et je m’étais juste laissé porter un court instant de mon existence. Je m’étais
isolé dans la plénitude pendant l’instant d’un moment volé à ma vie.
J’étais allongé sur le côté droit, mon bras complètement
coincé sous mon corps, les jambes croisées. Plus d’une demi-heure immobilisé
dans cette position, j’étais à bout. Il était temps de bouger et d’être enfin
dans l’ambulance.
Les pompiers ont installé près de moi la coquille qui
allait servir pour me transporter. L’un d’eux a placé une minerve rigide autour
de mon cou avec beaucoup de prudence.
Ensuite, ils m’ont retourné d’un quart de tour pour que
je sois sur le dos, afin de me placer correctement dans la coquille. Il leur
fallait procéder avec finesse et surtout que leurs gestes soient synchrones. L’équipe
attendait les ordres du pompier qui coordonnait la manœuvre. Ils m’ont soulevé puis
reposé plusieurs fois, car tout ne se déroulait pas comme prévu. La tension était
un peu montée entre eux. Après plusieurs tentatives, André a décidé de prendre
l’intervention en main. Celle-ci était très complexe, car le moindre mauvais
geste de leur part aurait pu m’être fatal ! Ma vie ne tenait qu’à un fil.
« Quand
la vie ne tient qu'à un fil, c’est fou le prix du fil ! »
(Daniel Pennac)
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