Le silence a
régné pendant un court moment. C’était l’amnésie, le néant absolu ! Certaines
choses n'ont pas été encodées assez solidement dans mon cerveau, peut-être
aussi pour me protéger d’images trop violentes, trop angoissantes.
En face de la mairie
se trouvait un bar, où, comme tous les vendredis soir, des clients se
détendaient devant un verre après une longue semaine de travail… Ils habitaient
pour la plupart au village. Chacun parlait de tout et de rien, évoquait ses
projets pour le week-end. Brusquement, j’ai perturbé cet agréable moment en retombant
lourdement contre la porte. Alertés par le choc, la plupart des clients ont
délaissé leurs verres, le comptoir et leurs conversations pour se précipiter
dehors, afin de comprendre ce qui s’était passé.
J’avais été
éjecté à plus de douze mètres du point de choc ! C’est la porte du bar qui
avait stoppé mon élan pour me renvoyer deux mètres plus loin. Le patron a rapidement
alerté les pompiers. J’ai vu au fur et à mesure des
têtes se pencher sur moi, j’entendais des flots de paroles.
—
C’est qui ?
—
C’est grave ?
—
Qu’est-ce qu’il a ?
—
Ne le touchez pas !
—
Les secours ont été prévenus ?
J’ai
pris conscience de ce qui m’était arrivé. J’étais mal et bien à la fois, je ne
ressentais aucune douleur, je me laissais porter, comme hypnotisé. J’avais l’impression d’être dans un rêve, ou
plutôt un cauchemar ! Delphine était à mes côtés, affolée, elle
s’excusait. Mais je n’étais pas en mesure de la rassurer. Elle s’est mise à
toucher mes jambes, pour voir si je sentais ses mains, mais j’avais
l’impression d’avoir une tête sans corps !
Soudainement, dans
la foule, une voix que je connaissais a résonné, celle de M. Chevauchey :
Il s’est incliné
au-dessus de mon visage et a murmuré d’une voix qui se voulait apaisante :
-
« Ne
t'en fais pas mon coco, les secours vont bientôt arriver. »
Alerté par l’une de nos voisines, mon père est arrivé
accompagné de son frère. Il s’est agenouillé près de moi, sa tête au-dessus de
la mienne. Son regard atterré en disait long sur son chagrin, il était impuissant
devant son fils en détresse. Dans
cette atmosphère sombre, les minutes se travestissaient en
heures. Pour les rendre plus douces, il a tenté de me rassurer d’une petite
voix teintée de tristesse :
— « Ça
va aller fiston, les secours vont bientôt arriver. Allez fiston, tiens le
coup ! »
Pour apaiser son enfant, bien
souvent, les paroles sont accompagnées d’une étreinte. Malheureusement, mon état le lui interdisait !
Si jamais quelqu’un m’avait déplacé ou porté, je ne serais pas de ce monde à
l’heure actuelle et je n’aurais pas pu vous raconter cette histoire.À
plusieurs reprises, j’ai demandé à mon père :
-
« Que fait Dédé ? »
André, dit Dédé, était un copain pompier
avec qui je faisais beaucoup de virées nocturnes. Une personne très impliquée
dans son travail et dévouée à ses amis, bien souvent au détriment de sa propre famille.
La fatigue m’envahissait, je sombrais doucement. Les voix
me paraissaient de plus en plus lointaines. Un brouillard voilait mes yeux. Ce
n’était pas l’éclat de la lumière qui se ternissait, mais mes yeux qui ne
voulaient plus voir, comme dans un dernier souffle. Je fuguais mon corps
meurtri, je fuguais ma vie.
La sirène des pompiers m’a sorti de ma douce torpeur et mit
fin à mon interminable attente. C’était une bouffée d’espoir. Un soulagement. La
petite foule s’était écartée pour laisser place aux secours. Dédé, enfin présent,
m’a posé quelques questions futiles, pour savoir dans quel état de conscience
je me trouvais. Il me parlait beaucoup pour me tranquilliser. Pendant ce temps,
ses collègues ont doucement retiré mes chaussures et mes chaussettes, tout en
prenant soin de me maintenir dans la position dans laquelle je me trouvais depuis
la chute.
Malgré les propos réconfortants d’André, le désarroi
montait en moi, les larmes ont jailli. Je venais de me rendre compte de la
gravité de mon accident.
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