Extrait n° 8 l'accident

Le silence a régné pendant un court moment. C’était l’amnésie, le néant absolu ! Certaines choses n'ont pas été encodées assez solidement dans mon cerveau, peut-être aussi pour me protéger d’images trop violentes, trop angoissantes.
En face de la mairie se trouvait un bar, où, comme tous les vendredis soir, des clients se détendaient devant un verre après une longue semaine de travail… Ils habitaient pour la plupart au village. Chacun parlait de tout et de rien, évoquait ses projets pour le week-end. Brusquement, j’ai perturbé cet agréable moment en retombant lourdement contre la porte. Alertés par le choc, la plupart des clients ont délaissé leurs verres, le comptoir et leurs conversations pour se précipiter dehors, afin de comprendre ce qui s’était passé.
J’avais été éjecté à plus de douze mètres du point de choc ! C’est la porte du bar qui avait stoppé mon élan pour me renvoyer deux mètres plus loin. Le patron a rapidement alerté les pompiers. J’ai vu au fur et à mesure des têtes se pencher sur moi, j’entendais des flots de paroles.

— C’est qui ?

— C’est grave ?

— Qu’est-ce qu’il a ?

— Ne le touchez pas ! 
— Les secours ont été prévenus ? 
  
            J’ai pris conscience de ce qui m’était arrivé. J’étais mal et bien à la fois, je ne ressentais aucune douleur, je me laissais porter, comme hypnotisé.  J’avais l’impression d’être dans un rêve, ou plutôt un cauchemar ! Delphine était à mes côtés, affolée, elle s’excusait. Mais je n’étais pas en mesure de la rassurer. Elle s’est mise à toucher mes jambes, pour voir si je sentais ses mains, mais j’avais l’impression d’avoir une tête sans corps !
Soudainement, dans la foule, une voix que je connaissais a résonné, celle de M. Chevauchey : 

-          « Surtout que personne ne le touche !

Il s’est incliné au-dessus de mon visage et a murmuré d’une voix qui se voulait apaisante :

-          « Ne t'en fais pas mon coco, les secours vont bientôt arriver. »

Alerté par l’une de nos voisines, mon père est arrivé accompagné de son frère. Il s’est agenouillé près de moi, sa tête au-dessus de la mienne. Son regard atterré en disait long sur son chagrin, il était impuissant devant son fils en détresse.          Dans cette atmosphère sombre, les minutes se travestissaient en heures. Pour les rendre plus douces, il a tenté de me rassurer d’une petite voix teintée de tristesse : 

— « Ça va aller fiston, les secours vont bientôt arriver. Allez fiston, tiens le coup ! »
           
 Pour apaiser son enfant, bien souvent, les paroles sont accompagnées d’une étreinte. Malheureusement, mon état le lui interdisait ! Si jamais quelqu’un m’avait déplacé ou porté, je ne serais pas de ce monde à l’heure actuelle et je n’aurais pas pu vous raconter cette histoire.À plusieurs reprises, j’ai demandé à mon père :                                         

-          « Que fait Dédé ? »

            André, dit Dédé, était un copain pompier avec qui je faisais beaucoup de virées nocturnes. Une personne très impliquée dans son travail et dévouée à ses amis, bien souvent au détriment de sa propre famille.
La fatigue m’envahissait, je sombrais doucement. Les voix me paraissaient de plus en plus lointaines. Un brouillard voilait mes yeux. Ce n’était pas l’éclat de la lumière qui se ternissait, mais mes yeux qui ne voulaient plus voir, comme dans un dernier souffle. Je fuguais mon corps meurtri, je fuguais ma vie.
La sirène des pompiers m’a sorti de ma douce torpeur et mit fin à mon interminable attente. C’était une bouffée d’espoir. Un soulagement. La petite foule s’était écartée pour laisser place aux secours. Dédé, enfin présent, m’a posé quelques questions futiles, pour savoir dans quel état de conscience je me trouvais. Il me parlait beaucoup pour me tranquilliser. Pendant ce temps, ses collègues ont doucement retiré mes chaussures et mes chaussettes, tout en prenant soin de me maintenir dans la position dans laquelle je me trouvais depuis la chute.
Malgré les propos réconfortants d’André, le désarroi montait en moi, les larmes ont jailli. Je venais de me rendre compte de la gravité de mon accident.

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