Extrait n° 22 Ce sont les larmes du désespoir qui coulent.



Ce sont les larmes du désespoir qui coulent.
Un cœur qui souffre dans la nuit noire.
Chaque larme est maudite, mais elles me font tellement du bien.
Je me cache pour les pleurer.
Je veux verser toutes les larmes de mon cœur pour enfin y retrouver le sourire.


Les jours s’enchaînaient, je travaillais toujours durement avec l’équipe médicale. Peu à peu, un petit souffle d’espoir est né en moi lorsque j’ai vu progressivement ma main gauche reprendre vie et se mettre à bouger très légèrement. Même dans ma chambre, je continuais à travailler, serrant dans ma main une petite balle en mousse, que l’ergothérapeute m’avait laissée. Je ne cessais de contempler ces petits mouvements saccadés qui répondaient à mes ordres, j’en étais presque admiratif. Je m’étais enfin réapproprié une partie de moi, ce qui me procurait un peu d’espérance.
Un soir, porté par la joie de mes progrès grandissants, j’ai décidé pendant le dîner d’essayer de reproduire les mouvements que je répétais chaque jour avec l’ergothérapeute. Ça n’allait pas être évident, car le souper était composé d’une soupe de légumes. Mais qu’à cela ne tienne, même si cela rendait la chose plus difficile, j’ai fait part à ma sœur ma volonté de manger seul. Sylviane a quitté sa chaise, saisi la cuillère et l’a posée au creux de ma main gauche, puis l’a fixée avec la bande de velcro. Je la regardais faire sans dire un mot, sans montrer que je redoutais quand même ce moment. Un sourire éclairait son visage en signe d’encouragement, faisant naître étonnamment en moi le doute. Et si je n’étais pas encore à la hauteur, si j’avais surestimé mes progrès ?
Des gouttes de sueur ont commencé à perler sur mon front, je me sentais tout à coup moins enthousiaste. Mon regard s’est alors mis à osciller entre la cuillère et le bol de soupe. Devinant mon indécision, Sylviane s’est empressée de me proposer à nouveau son aide :
« Antoine, tu es sûr de toi ? Sinon ça ne me dérange pas de t’aider. »
Sans détourner les yeux du bol, j’ai approché doucement ma main du récipient et réussi à remplir ma cuillère de soupe. À présent, il allait falloir éviter de renverser le breuvage. La distance du bol à ma bouche me semblait infranchissable. Mon bras aurait-il la force de parcourir ce chemin ? J’ai mis toute ma concentration dans ce mouvement. Allez, encore un effort, il fallait que je lève mon bras un plus haut pour parvenir à mettre la cuillère entre mes lèvres. J’ai rassemblé toutes mes forces, j’étais si près du but… Hélas ! En quelques secondes, j’ai senti mon bras s’alourdir de plus en plus, je sentais qu’il m’abandonnait. D’un geste rapide et d’une main tremblante, j’ai tenté d’approcher la cuillère de ma bouche, mais je n’ai réussi qu’à verser le liquide encore chaud sur mon menton. Tout mon corps a capitulé devant ce geste anodin, laissant choir mon bras tel un arbre mort. Dans un grand fracas, il a heurté le bord du plateau, renversant le bol de soupe encore chaude sur le lit.
Mes larmes coulaient, la haine entrait en moi, m’enserrant, tuant le peu d’espoir qui grandissait, laissant place à une vague de dégoût, de consternation. Mais les yeux de ma sœur, eux aussi emplis de larmes, m’ont redonné l’envie de poursuivre mon combat. Il fallait que je m’accroche à cette putain de vie. Même si pour moi c’était dur à vivre, je voulais faire des efforts pour ma famille, me battre pour eux.
J’avais déjà en temps normal, une force d’esprit de me battre pour avancer dans la vie de tous les jours, aujourd’hui c’est une lutte contre vents et marées, une bataille contre une injustice, contre un monde impitoyable, et il fallait combattre durement pour avoir le dessus.

J’attendais les week-ends avec impatience. Pourtant ces deux jours n’étaient pas de tout repos pour moi, car même si je n’avais pas de rééducation et que l’hôpital se vidait, j’assistais presque à un défilé dans ma chambre, entre les visites de ma famille et celles de mes amis.
Un samedi en particulier, en moins d’une demi-heure, ma chambre s’est remplie d’une quinzaine de personnes. Bien sûr, les mêmes questions s’enchaînaient et je réitérais les mêmes réponses inlassablement. Chacun voulait avoir de mes nouvelles, savoir les progrès que j’avais faits et tout cela pendant au moins trois heures. Je n’étais pas en état de faire face à tout cet auditoire pour le moment, c’était trop tôt.
De plus, j’éprouvais de grandes difficultés à parler de moi, de mon ressenti, de tout ce quotidien qui m’épuisait. J’avais l’impression d’être devenu une chose, je n’étais pas à l’aise devant ces regards, je me sentais tellement détruit ! Comment aurai-je pu me sentir bien ? Il y a eu quand même un petit moment de rigolade, un cadeau qui m’a fait sourire spontanément.
Ma petite Rosette m’avait offert des Petits Gervais, soigneusement emballés dans du papier cadeau. Elle savait que j’adorais ça et elle y avait pensé. Cette dame avait toujours autant d’humour, même dans les moments de souffrance.
              Lorsque tout ce petit monde est parti, waouh, quel silence ! J’ai récupéré un peu d’oxygène, car j’avais eu la sensation d’avoir perdu mon espace vital. Quel bien-être j’ai ressenti quand tout s’était arrêté !
  
J’avais quand même de la chance d’avoir ma famille à ma disposition et des amis sur qui je pouvais compter. Il y avait notamment les parents d’Olivier, des gens extra avec moi. Ma vraie deuxième famille, Robert nous faisait tout le temps des petites remontrances, mais il se montrait aussi très protecteur malgré son air ronchon. Christiane, sa femme, était remarquable, pleine de délicatesse, des personnes vraiment formidables avec moi, toujours à me demander si tout allait au mieux. J’étais considéré comme le 4e enfant de la maison, j’avais même mon rond de serviette toujours aligné côte à côte. À mon chevet, je les sentais tristes, leurs regards et leurs silences en disaient long. Lorsque l’on parlait, ils n’avaient pas un mot plus haut que l’autre, tout était dans la douceur. Ils m'emmenaient fréquemment me promener autour de l'hôpital, Robert m’installait toujours avec délicatesse dans mon fauteuil, dans ses bras, je ressentais de la tristesse d’un père.  Ils étaient vraiment chics avec moi. On en a fait des tours de fauteuil autour de cet hôpital, dans un calme délassant.        - « Allez Robert, encore un tour s’il te plait »!         
Lorsqu’ils partaient, je les sentais tristes, désabusés,  cela me torturait aussi.

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