Ce matin du vendredi
29 avril 1988, je devais partir pour Troyes, une ville à soixante
kilomètres de chez moi. J’étais ravi, car non seulement c’était la fin de la
semaine, mais elle s’achevait de manière inhabituelle. En effet, en ce vendredi, je n’allais pas au travail. Je me
rendais à un stage de gestion d’économat, dans le cadre de mon job. J’étais
cuisinier dans un institut médico-éducatif depuis cinq ans. À mon travail, tout
le monde appelait mon patron par son prénom, Maurice. C’était un homme d’une trentaine
d’années, avec des airs du célèbre chanteur du groupe de rock ZZ Top.
Plutôt bien pourvu du côté capillaire. Sous ses airs autoritaires se cachait un
homme humain pour qui j’avais beaucoup de respect. Comme il détestait le
gaspillage, il nous parlait souvent de budget à ne pas dépasser, de ratios. Mais
cela ne me dérangeait pas, ses idées rejoignaient les miennes. Je pensais
également que c’était important pour le bon fonctionnement de l’entreprise et
que chacun devait y mettre du sien. Pour ma part, j’avais un poste budgétisé,
donc je me sentais d’autant plus concerné.
J’aimais beaucoup l’endroit où je travaillais.
C’était un superbe château du XVIIe siècle au toit d’ardoise que le temps
avait soigneusement décoloré. Le crépi à l’ancienne, d’un joli vieux rose,
s’effritait à certains endroits. La grande cour d’honneur était ornée de fleurs
multicolores que les élèves avaient plantées. Une belle glycine entourait
l’entrée des bureaux. J’aimais tout particulièrement le vieux pont de bois et
le bruit que faisaient les voitures lorsqu’elles le franchissaient, pour se rendre
vers le parking principal situé derrière le château.
Maurice faisait
tout son possible pour le rénover, les travaux avançaient petit à petit, au fil
des années, et surtout en fonction des fonds qu’il touchait. Cette noble
demeure et son parc pourvu d’arbres centenaires accueillaient cent cinquante
personnes, dont une cinquantaine de salariés. J’avais de bonnes relations avec tout
le monde en général. Je gâtais souvent les secrétaires en leur préparant de
temps en temps des petits gâteaux pour leur quatre-heures. J’avais un petit
penchant pour la collègue qui travaillait avec moi en cuisine, une dame de
cinquante-huit ans que l’on surnommait Rosette. Je prenais soin d’elle et elle
me le rendait bien. Nous étions vraiment très proches. Elle connaissait mon
goût immodéré pour les petits suisses aux fruits, Petit Gervais pour ne pas les
citer. Il n’était pas rare qu’elle m’en apporte.
On buvait souvent
le café vers 10 heures, d’autres collègues nous rejoignaient de temps en
temps. Tout le monde savait que la cuisine était un point de rendez-vous, même
le boss se joignait à nous. Rosette était très farceuse avec tout le monde,
toujours de bonne humeur. Quand elle ne parlait pas, on se posait des
questions…
Je me souviens d’une anecdote la
concernant : parfois, je sautais à pieds joints au-dessus d'une table des
cuisines ; elle n’aimait pas, de peur que je me fasse mal en retombant.
Elle me grondait tout en me disant:
—
« Profite de tes jambes tant que tu peux !
—
C’est sûr que tu ne peux pas en faire autant ! Répondais-je avec ironie.
—
Ah ! Sale gosse, on n’a pas le même âge… Tu verras bien quand tu auras le
mien ! »
Me rétorquait-elle avec
le sourire.
La discussion se
terminait bien souvent par un petit bisou et toujours dans la bonne
humeur ! On partait habituellement du travail ensemble. On papotait quand
le temps nous le permettait sur le parking de l’établissement, et quand elle me
voyait partir avec ma moto, elle me faisait part de son inquiétude.
— « Tu me fais peur mon gamin avec
cet engin, revends-moi ça ! »
Encore
aujourd'hui, je la vois en train de me lancer cette petite phrase et j'y pense
souvent.
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